Mon voyage d'été avec Luedji Luna.
"Um mar pra cada um" (2025)Les souvenirs d'été sont souvent mes préférés. L'insouciance ample des grandes vacances, la légèreté qu'on croit égarée en chemin et qui ressurgit, cette texture singulière des journées sans montre. Chaque été ranime toujours un peu cette version de moi qui ne demande plus rien au temps, sinon qu'il passe doucement. Avec mes souvenirs, mes étés ont leurs rituels, et depuis l'an dernier, j'attends les beaux jours avec impatience pour rejouer Um Mar Pra Cada Um de Luedji Luna, presque en pèlerinage. Dans l'écrin qu’il mérite, aux côtés des balcons, des glaces qui fondent un peu trop vite et de ma peau encore salée. Peu importe la saison, j'y reviens mais l'été, j’ai l'impression d’avoir rendez-vous avec cet album, comme si lui-même n'attendait que ces nuits plus douces, plus fraîches et étoilées pour m’émerveiller. Sa légèreté épouse exactement celle de la saison. Réelle, idéale ou imaginée. La même propension à la rêverie, même art du flottement, même dérive heureuse vers le mieux-être.
L'album porte bien son nom : “une mer pour chacun”. Um Mar Pra Cada Um est un album éthéré, feutré et adouci par une approche réflexive, presque spirituelle. Est-ce un disque de Jazz, de Música Popular Brasileira, de Soul ? Indéniablement les trois, et le son très contemporain, ne perd pas ses racines et glisse d'un genre à l'autre, avec la brillance d'une étoile au sommet de sa galaxie musicale. Les diasporas noires s'y répondent en écho, les continents s'y frôlent et l'auditeur, où qu'il se trouve, se sent convié dans cette virtuosité qui lui appartient en propre. Je ne compte plus les moments où la douceur de l’album est parfaite. L'opus s'ouvre sur Gênesis, un morceau instrumental solennel interprété par un quatuor de musiciens bahianais - piano, batterie, contrebasse et saxophone. Ce dernier, joué par Bruno Mangabeira, met en avant le thème du souffle, métaphore récurrente de la vie et de la création. Et quelle merveille ! Tout du long de l’album, l'élégance et la richesse des arrangements se déploient : cordes (violons, altos, violoncelles), cuivres (saxophone, trompette) et percussions brésiliennes (comme le caxixi) se mêlent à des grooves soul-jazz et à des touches de soul contemporaine. Dans Dentro Ali, nouvelle version d’une des anciennes chansons de Luedji Luna, la collaboration avec la saxophoniste britannique Nubya Garcia apporte une délicieuse couleur Jazz presque R&B, tandis que les morceaux comme « Gamboa », qui désarment toute velléité de critique, évoquent des éléments d'afrobeat mêlés à la bossa nova. Rota puise dans le pouls de la musique noire brésilienne et du jazz, tandis que Salty explore un funk raffiné inspiré de l'atmosphère des plages bahianaises, enrichi par la contribution du trompettiste japonais Takuya Kuroda. Il faut maintenant clôturer en beauté et le morceau, Baby, te amo, s’élève en un geste poétique inattendu : sa dernière ligne est confiée à la poétesse et intellectuelle Beatriz Nascimento, dont la voix, recréée grâce à l'intelligence artificielle, scelle symboliquement la fin du voyage sonore.
Luedji, divine, brille tant dans l'interprétation que dans la présence. Et il faut aussi le dire, c'est un disque diablement sensuel. Sa volupté se love dans les silences entre deux phrases, dans sa voix qui s'autorise le presque-parlé sans perdre une once de sa grâce mélodique. Sur Harém son duo avec Liniker prend des allures de confidence échangée sous les draps, deux voix qui se cherchent et se répondent avec une grâce presque troublante. J'y retrouve moi-même la confiance de se sentir belle simplement parce qu'on écoute quelque chose de beau, ce sentiment qui épouse si bien les nuits intrépides d'août - absolument grown and sexy !
L'œuvre n'est en réalité que la moitié d'une galaxie plus vaste. Luedji Luna libère son trésor le 26 mai 2025. Le quatrième album studio de la chanteuse originaire de Salvador de Bahia, Um Mar Pra Cada Um trouve son double une semaine plus tard dans Antes que a terra acabe, que l’artiste présente elle-même comme le contre-chant du premier. Les deux disques orbitent l'un autour de l'autre comme deux astres liés par la même gravité. Celle d'une quête amoureuse aussi lumineuse que aride. L’un choisit la guérison personnelle après un amour idéalisé, l'autre s'aventure du côté des zones d'ombre des émotions humaines. Luedji Luna qualifie sa musique de « saudade ancestrale », mot que le français ne traduit jamais tout à fait, un manque qui ne s'apitoie pas sur lui-même ? Une mélancolie déjà guérie de sa propre tristesse ? Il y a au moins l’évidence que cette saudade, la voix de Luedji Luna est plus belle que jamais. Elle guide les chansons, enveloppante, avec l’intention claire de nous faire méditer et rêver au cœur de sa traversée onirique.
Ce disque m'a réconciliée avec une conviction que je sais pourtant déjà ancrée, mais que je n'avais pas éprouvée dans ma chair depuis un moment. La conviction que la musique précède le texte, que le son possède sa propre intelligence, parfois indépendante de celle des mots. Moi qui exige d'ordinaire du texte qu'il prouve sa poésie avant de complètement m'abandonner à la musique. Avec Um Mar Pra Cada Um, le rappel fut nécessaire et doux. Je n'ai pas eu besoin de comprendre un mot pour sentir le sol se dérober doucement sous mes pieds sur certains morceaux, ni de traduire une seule ligne pour percevoir la nuit s'épaissir dans ma poitrine sur d'autres. Le corps sait recevoir ce que l'esprit n'a pas encore eu le temps de traduire. J'entendais une poésie qui passait par le souffle, par le pouls, par la musicalité et la sensualité de sa voix, alors même que je ne comprenais pas un mot de ce qu'elle chantait. Sa puissance repose dans sa fluidité, je crois. Ce jazz qui danse amoureusement, au fil des pistes.
Me perdre dans un disque aussi raffiné a infusé en moi une consolation dont je chéris encore toute l'étendue. Un baume bien logé dans mon corps et ma psyché, jusqu’à maintenant. Je l’ai découvert en juillet 2025. Le mois m'avait trouvée convalescente, repliée dans une chambre d'hôpital et dans mon coquillage où je ne laissais entrer qu'un son à la fois. Les yeux et le corps trop fatigués pour suivre cet élan, cette curiosité que l’été réveille d’ordinaire en moi. C'est dans cette économie de gestes que ce jazz a profité d'une porte que je croyais pourtant bien verrouillée. Je ne saurais pas dire avec précision comment cet album a trouvé le chemin jusqu'à moi. Était-ce la curiosité, le hasard, le bon moment ? Je sais seulement qu'il a délesté cet été-là de son poids, qu'il lui a rendu une légèreté que je ne pensais pas possible à ce moment-là, et qu'il a gravé dans ma mémoire un souvenir que j’espère aduler chaque été avec la même gratitude.
Le mois d'août traîne encore un peu et il a ceci de trouble qu'on ne sait plus très bien quel cycle on habite. De quoi flotter entre deux eaux et laisser Um Mar Pra Cada Um nous emporter dans ses rayons. Quelque part sous ce ciel bahianais, l’été est avec lui, amoureux. Moi, j'ai simplement laissé la fenêtre ouverte.