Revisiter Never Say Never de Brandy.
" If I only knew that someone was you " (happy, brandy)On ne comprend pas toujours un disque à sa sortie. Parfois il faut attendre que tout ce qu'il a engendré existe. Les voix qu'il a formées, les codes qu'il a posés, les carrières qu'il a lancées sans le savoir, pour entendre rétrospectivement ce qu'il contenait. Never Say Never de Brandy est de ces disques-là. À sa sortie, en juin 1998, il a été accueilli comme ce qu'il semblait être : un solide deuxième album de R&B pop, commercial, bien produit, porté par un tube dévastateur. Mais on n'a pas vu sur le moment que tout le R&B qui allait suivre, dans ses textures, ses techniques vocales, ses ambitions, était déjà là, en creux, dans ces 16 titres. Ma fidélité à cet album résiste au temps, à la distance, aux réécoutes critiques. Elle tient même face à l'évidence de ses imperfections. Les textes trahissent parfois les dix-neuf ans naïfs de Brandy, une franchise un peu brute dans les mots que la suite ne permettra plus. On entend quelqu'un qui vit les choses pour la première fois et qui ne sait pas encore que ça passera. Mais la matière du disque est déjà là. La sensation d'être dans la soie et le feu.
Le R&B en 1998.
Pour comprendre pourquoi cet album compte autant, il faut d'abord replacer l'horloge. Nous sommes en 1998. Le R&B traverse une période de mutations profondes et fascinantes. D'un côté, Timbaland est en train d'inventer un R&B qui se frotte à l’électro - une musique extraterrestre, hantée, futuriste notamment avec les productions folles d'Aaliyah. De l'autre, les hommes tiennent le marché de la sensualité : Usher, Maxwell, Ginuwine peuplent les nuits lentes et les autoradios en mode yearning ou babymaking. Entre les deux, le quiet storm - ce R&B/Soul intimiste, nocturne, fait pour les cœurs blessés et les amours compliquées, cherche à se repositionner dans le paysage. C'est dans cette intersection que Brandy Norwood va s'engouffrer.
Quatre ans se sont écoulés depuis son premier album éponyme. Le style hip-hop soul de I Wanna Be Down commence à s’éloigner. En 1996, Brandy participe à Sittin’ Up In My Room pour la bande originale de Waiting to Exhale, puis à Missing You, collaboration gospel-soul avec Gladys Knight, Tamia et Chaka Khan pour le film Set It Off. Ces morceaux annoncent déjà sa capacité à s’imposer parmi les grandes voix du R&B moderne, sur des mid tempos raffinés. Sa voix mezzo-soprano est devenue plus riche et plus mature.
À 19 ans, elle est un phénomène qui ne compte pas seulement les talents de chanteuse à son arc. Son rôle dans la série Moesha, son interprétation de Cendrillon aux côtés de Whitney Houston font d'elle une présence totale. Au point que cette omniprésence masque une véritable anxiété artistique. À force d'être vue comme actrice et comme icône de la jeunesse noire américaine, la chanteuse a peur de disparaître derrière la célébrité. Elle le confiait elle-même, au bord de l'abandon : "L'industrie musicale a tellement changé... À un moment, j'ai préféré envisager de ne pas revenir plutôt que de revenir et ne pas être capable de faire la même chose." Never Say Never est sa réponse à ce vertige.
Brandy dans la série “Moesha” (1998)
Brandy et Rodney "Darkchild" Jerkins.
Chaque grand album à son architecte. Ici, la magie tient en grande partie à Rodney Jerkins, surnommé Darkchild et il n'a lui-même que 19 ans quand Atlantic Records le met en contact avec Brandy. C'est l'une des rencontres les plus fertiles de toute l'histoire du R&B de la fin des années 90. Ensemble, ils vont poser les fondations sonores de tout un pan du genre à venir. À cette époque, Jerkins n’est pas encore sous le feu des projecteurs. Brillant, jeune, affamé, il travaille avec son frère Fred et le parolier LaShawn Daniels. Ils forment une cellule créative aussi soudée que inventive. Atlantic aurait voulu que Brandy collabore avec Missy Elliott et Timbaland - ce sera refusé par les dirigeants du label, une décision qui, avec le recul, semble presque absurde. Mais c'est justement ce refus qui ouvre la porte à Darkchild qui, à son tour, ouvrira des portes que Brandy n'imaginait pas encore en elle. La chanteuse l’a dit : "Never Say Never a changé le cours de ma vie. J’ai trouvé l’un des meilleurs producteurs au monde [Rodney Jerkins] pour m’aider à trouver mon nouveau son."
Darkchild apporte à Never Say Never un son qui fait la parfaite jonction entre plusieurs mondes : les basses profondes et hypnotiques du R&B contemporain, des textures de cordes et de harpes, des arrangements électroniques, des guitares natives de la funk et surtout une façon de construire les productions autour de la voix et non l'inverse. Le Darkchild de 1998 laisse librement respirer les sons et ne lisse pas les imperfections. Quand la voix de Brandy entre dans cet espace, elle l'habite entièrement. Cette nuance change tout. Les productions de Darkchild, bâties sur des rythmiques syncopées et des silences calculés, ménagent précisément le terrain sur lequel la voix de Brandy peut glisser et se déployer dans toute sa splendeur.
Naturellement, ce partenariat sera d'une fécondité stupéfiante. Après Never Say Never, Jerkins produira Say My Name pour Destiny's Child, It's Not Right But It's Okay pour Whitney Houston, des titres pour Michael Jackson, écrira pour Toni Braxton. La carrière de tout un producteur-légendaire naît ici, sur cet album. C'est aussi sur cette création qu'émerge Harvey Mason Jr., qui obtiendra ici sa première grande accréditation en tant que producteur sur Truthfully. Mason devient des années plus tard le PDG de la Recording Academy et un producteur central du R&B des années 2000. Là encore, Never Say Never est une pépinière.
Brandy et Rodney “Darkchild” Jerkins en 2008.
La voix : l’instrument principal.
Si Never Say Never reste dans les mémoires, c'est aussi tout pour ce que Brandy fait vocalement. Elle popularise et systématise, ce qu'on appelle le vocal layering : la superposition de plusieurs couches de sa propre voix pour créer des architectures harmoniques. Sa complexité et sa chaleur n'ont pas d'équivalent. Elle empile les registres - la voix principale, les contre-chants, les harmonies proches, les harmonies lointaines, les souffles ; jusqu'à transformer une performance vocale individuelle en arrangement orchestral humain. Cette technique, elle la doit en partie à Michael Jackson, dont la méthode de stacking d'harmonies l'a profondément influencée. Michael Jackson l'utilisait dans une logique de spectacle et de bouillonnement d'énergie, Brandy la transforme en y tapissant cette touche de féminité et la consacre à la vulnérabilité, au murmure, au frisson de sa musique. Sur des titres comme Angel in Disguise, Truthfully ou One Voice, les couches se fondent délicatement, comme des vagues à leur crête.
Cette signature fera école et lui vaudra le fameux surnom de “Vocal Bible”. Des années plus tard, quand on entend Jazmine Sullivan, Ariana Grande ou encore Kehlani construire leurs albums autour de textures vocales superposées et de confidences chuchotées, on est dans la filiation directe de ce que Brandy fait en 1998. Aujourd'hui, le vocal layering est une convention du R&B contemporain. Il a une mère.
Impossible de parler de Never Say Never sans s'arrêter sur son single d'ouverture. The Boy Is Mine est un duo avec sa rivale supposée, Monica, qui a propulsé Brandy au sommet. Un très bon morceau, même si ce duel pour savoir à qui appartient vraiment cet homme peut amener l'auditeur à conclure que, décidément, ce n'est pas Brandy ! En réalité, la "rivalité" n'était qu'un artifice narratif. Inspiré de The Girl Is Mine de Paul McCartney et Michael Jackson, le morceau retourne ironiquement la narration des médias contre eux-mêmes. Les deux chanteuses se partagent l’arène, avec ses harpes en boucle et ses guitares ondulantes qui donnent au titre une texture à la fois groovy et presque aérienne. Coécrit par Brandy, le titre restera 13 semaines consécutives au sommet du Billboard Hot 100, un record pour l'époque. Une joute vocale parfaitement calibrée, de deux femmes qu'on a tenté d'opposer et qui ont simplement prouvé qu'elles étaient les meilleures de leur génération. Mais le single, aussi dévastateur soit-il, ne dit pas tout de ce que l'album contient.
16 titres dans la soie et le feu.
L’album s’ouvre sur le bruit d’un avion décollant dans Intro, symbole de l’envol de Brandy vers un nouveau territoire musical. Je ne saurais que recommander une (ré)écoute complète et dans l'ordre. C'est à cette condition que Never Say Never révèle toute sa force, logée autant dans ses transitions que dans ses sommets. A l'écoute complète, on comprend que chaque titre explore une facette différente de l'expérience amoureuse d’une femme jeune qui grandit : l’amour inconditionnel ("Angel in Disguise"), la confrontation ("The Boy Is Mine"), l’entre-deux ("Almost Doesn't Count"), la reconquête ("Truthfully"), l'amour passionnel ("Have You Ever?") entre autres.
Du début à la fin de Never Say Never, Brandy révèle toute la complexité et l’architecture de sa voix à travers plusieurs facettes de son registre, du R&B plus traditionnel au Quiet Storm, avec des incursions dans l'Adult Contemporary. La jeune chanteuse nous ouvre aussi à une sensibilité électronique tournée vers le nouveau millénaire, qui établira le standard des midtempos et ballades des futures divas Pop-R&B. Angel in Disguise en est peut-être l'exemple le plus éloquent. Une basse hypnotique ouvre la production, les cordes entrent par vagues et Brandy commence à peine à murmurer avant que les premières harmonies ne viennent doubler sa voix - puis la tripler, puis l'envelopper entièrement. Tout y est : de la croissance, de l’innovation, une excellente production, une écriture audacieuse et une présence vocale totale. On sourit doucement à ce "And now u see your angel was a fake, But my love was never misplaced, See baby my love is true" susurré sans l’ombre d’un doute. Brandy a toujours mis les formes pour dire que c’est elle qu’il fallait choisir.
Almost Doesn't Count est l'un des quelques titres de l'album produit hors de l'orbite Darkchild, écrit par Shelly Peiken et produit par Fred Jerkins et Guy Roche. On l’entend dans sa construction plus classique, presque épurée. Mais c’est un des titres les plus mature émotionnellement, celui où Brandy, 19 ans, chante comme si elle avait traversé dix histoires d'amour, mais elle ne sur joue rien. Sur Top Of The World, son complice Mase se joint à elle et pose un couplet fluide sur une ligne de basse déjà très lisse. Dans ce morceau, la diva R&B en devenir avoue que les apparences sont souvent trompeuses et c’est un véritable hit radiophonique.
Learn the Hard Way dit adieu à un ex pour tous les mauvais traitements subis, mais ce ne sont pas seulement les paroles qui rendent ce titre spécial, c'est aussi la façon dont Brandy les interprète. Difficile d'ignorer la profondeur Soul et l'insolence de sa voix.
J’avoue que Never Say Never, le titre éponyme, est un des quelques tires que je trouve décevant pour un morceau phare. Il me laisse sur ma faim, tant dans son interprétation que dans sa production.
En revanche, je suis absolument conquise par l'enchaînement Truthfully, Have You Ever, Put that On Everything. Un triptyque que je place très précieusement dans mon fameux panthéon du R&B dont je vous ai parlé dans un précédent billet. Truthfully est un très beau slow avec un charme languissant que j’admire. Un autre fétiche qui met en valeur l'harmonisation boudeuse de Brandy et son charme aérien. Have You Ever quant à lui, est l'une de ces grandes mélodies signées Diane Warren qui vous serre le cœur et ne vous lâche plus. Brandy est au sommet de sa douceur vocale, portée par des paroles d'une grande vulnérabilité voire même un peu de détresse « Have you ever closed your eyes and Dreamed that they were there ? Do just about anything, to look into their eyes ” L’équilibre est parfait. Put That On Everything, mon favori incontestable, est un autre titre mid-tempo qui témoigne d'une grande maturité, tant dans la qualité de sa production que dans l'interprétation de Brandy. Je me suis toujours sentie très proche de cette sérénade, un brasier de tendresse où la vulnérabilité et la technique jaillissent du même élan. Tout ce que j'attends du R&B est là.
Puis vient la fin de l'album, Never Say Never s'assume jusqu'à la dernière note.
Sur le titre Happy, Brandy nous offre un peu d'insolence et toujours ce souffle caractéristique. Un groove dansant et entraînant. One Voice, un beau slow avec des effets de chœurs. Un autre morceau enveloppant, dans lequel Brandy adopte cette fois un ton presque solennel et qui rappelle le pied du R&B dans l’église. Tomorrow, une ballade qui résonne comme un écho, on l'entend à nouveau avec des ornements vocaux et des échanges plus matures. L'orchestration est magnifique. Enfin (Everything I Do) I Do It For You est une reprise du classique de Bryan Adams, bien exécutée.
Même si une certaine candeur persiste par endroits sur l’album et que la dimension plus Blues, l’âme qui traverse le R&B, peine parfois à se restituer pleinement, on ne saurait nier la qualité souveraine de sa production, la maturité habitée de ses performances vocales, ni l’empreinte indélébile qu’il a gravée dans le paysage musical.
La postérité de Never Say Never.
Full Moon, son troisième album, est souvent cité comme le sommet artistique de Brandy. Ayant moi-même été introduite à son génie avec le morceau Another Day In Paradise, je comprends d’où vient ce consensus. C'est un disque fascinant, cérébral, expérimental, où elle s'accomplit en véritable architecte sonore. Les harmonies et les couches vocales sont posées avec la précision d’une femme qui a appris à observer sa propre douleur depuis une certaine distance. Cette beauté est presque clinique. Futuriste au point de devenir froid, parfois. Full Moon porte toute la maturité que les années ont donnée à Brandy. Never Say Never exprime tout ce qu'elle ressentait avant de savoir comment le nommer. J’y trouve une grâce, une saveur charnelle et une présence au monde que la sophistication ultérieure de Full Moon ne peut pas recréer - non par manque de talent, mais parce que la sophistication, justement, implique une mise à distance. J'écoute Full Moon avec respect mais je ne m’y perds pas complètement.
Never Say Never, lui, est dans le feu. Jerkins en 1998 est à un moment de grâce absolue - avant la gloire, avant les formules, avant que le succès ne rationalise l'instinct. Rien n’égale cette façon de laisser la voix de Brandy occuper tout l'espace sans l'écraser. Toutes les merveilles de sa voix se côtoient dans la richesse de cette production. Les titres ont une densité, une sensualité qui se dérobent à toute explication. Volupté, patience, vulnérabilité.
Je ne me lasserai jamais du pouvoir secret de cet album. Me conduire jusqu’à ce seuil silencieux où les mots abdiquent, là où je ne sais plus nommer ce qui frémit dans la chair. Il a le velours d’une nuit d'été, cette chaleur incandessante qui caresse la peau et qui ne demande rien d’autre que s’y abandonner. Je choisis le feu.
Vingt-sept ans après sa sortie, réécouter Never Say Never c'est entendre l'ADN de générations entières d'artistes R&B. L'intimité vocale, les confessions, les harmonies superposées, le storytelling chez Jazmine Sulllivan, Kehlani, Ariana Grande, Solange, Tori Kelly, H.E.R, Rihanna jadis - il y a un peu de Never Say Never dans tout cela. Depuis, le disque a été réévalué à la hausse par la critique au fil des années. Ce qui avait été accueilli en 1998 comme un solide album commercial mainstream est aujourd'hui reconnu pour ce qu'il était réellement : une œuvre de transition qui a redessiné les contours du genre. Un blueprint. La pierre angulaire du R&B contemporain dans mes mémoires !
Brandy elle-même n'en était sans doute pas consciente sur le moment. Elle le disait en 2018 chez Okayplayer : "Never Say Never a changé le cours de ma vie. J'ai trouvé l'un des meilleurs producteurs au monde pour m'aider à trouver mon nouveau son. J'étais si libre d'essayer des choses vocalement."
« J’étais si libre. »
La liberté. C'est aussi ça, le vrai legs de cet album. Brandy a osé être libre, libre d'explorer sa voix au-delà de ce qu'on attendait d'elle, libre de ne pas faire le disque que son label aurait préféré, libre d'être une jeune femme de 19 ans qui porte en elle plusieurs vies d'amours complexes. Le R&B porte encore la liberté de Never Say Never en lui. Il en est devenu un sommet dans la brillante carrière de Brandy, qui a balayé avec une audacieuse élégance le spectre de la « malédiction du deuxième album ».