Miroirs brisés et fleurs d’or

"So elegantly free, so delicate was she" tevin campbell

Tevin Campbell - I Got It Bad (1996)

Ces dernières semaines, je n’arrive plus à me sortir le morceau Dandelion de la tête. Février et mars, mois du cœur, mois du renouveau, ont vigoureusement réveillé mes frénésies sentimentales et mes exigences d’auditrice. Dandelion ! Une caresse ou un sortilège ? Je ne me lasse plus de son air mélodieux, tamisé, baigné dans cette lumière ambrée propre aux nuits de R&B. La musique, simple mais divine, dont le mérite revient à Stevie J. et à Tevin Campbell lui-même, suffit à en faire l'une des ballades les plus sensibles de l'album éponyme Tevin Campbell, sorti en 1999. Mais au-delà de sa structure parfaite, ce sont pourtant les paroles signées Teddy Turpin qui agitent ma pensée.

J’y reviens aussi souvent parce qu’elles m’inspirent une vision de l’amour qui m’a rendue plus libre. L’image d’un amour qui se vit autrement qu’à travers le miroir que l’autre nous tend. ​​Les vers, défilant en paysages, me murmurent délicatement à l'oreille que l’on peut aimer sa personne pour elle-même, pour sa lumière et ses replis sans conditionner sa tendresse à la réciprocité d’un reflet de soi-même. On ne la croise pas si souvent cette tendresse, ni dans nos chansons, ni dans nos vies. Alors j’y vois une leçon simple mais vertigineuse en révélations. J’ai toujours aimé ces chansons-là, ces chansons qui me laissent plus loin que l’endroit où elles m’ont trouvée. Quelle consolation d’en emprunter le regard et de s’y accomplir au-delà des mots.

Une fleur d’or se lève dans la nuit.

À chaque rencontre avec Dandelion, je tends l’oreille comme si la chanson pouvait me répondre. Elle connaît, visiblement, la parenthèse de lumière où il fait si bon de se réfugier. L’arrangement privilégie l’espace avec des accords larges, quelques nappes, une rythmique discrète et la voix suave de Tevin Campbell qui flotte au-dessus de cet air soyeux. Ces premières paroles plantent le décor  « My sweet dandelion, do you recall the time you captured this heart of mine? … Lying in a field full of dandelions » : un amour doux, éclatant et un peu rêveur. Le refrain lui-même pétille de tendresse : « You are my life, you’re my sunshine / A beautiful flower, wild but yet divine, so hard to find ». Le chanteur peint l’image du pissenlit comme point d’appui. Le pissenlit, cette fleur libre, solaire, éparse mais prodigue de ses graines car elles voyagent. Rien dans cette fleur sauvage ne m’évoque le modèle traditionnel et critiquable du couple où l'un projette sur l'autre son miroir un peu narcissique. Au contraire, chaque mot de sa poésie évoque la liberté et le soin. « A beautiful flower / Wild but yet divine » ! C'est ainsi que Tevin Campbell nomme la personne aimée. Entière, belle et consacrée dans sa liberté. 

“ Qu’est-ce qui te rend amoureux ? ”

Que répondez-vous lorsque l’on vous pose cette question ? J’ai souvent entendu des réponses comme “la façon dont je me vois à travers l’autre”, “le regard que l’autre me renvoie”. Le miroir, métaphore classique. Tout aussi classique dans le R&B. Dans la tradition du genre, beaucoup de chansons célèbrent la puissance transformatrice de l’amour pour parler d’appartenance, de guérison, de retrouvailles. Le genre a toujours été le lieu d’une expressivité sensuelle et narrative où la voix tantôt revendique, tantôt supplie ou séduit. Les tropes sont connus. La séduction comme performance, la rupture comme catharsis, l’autre comme théâtre de nos désirs. Parfois (souvent?), cette célébration prend la forme du miroir où on aime l’image que l’autre nous donne de nous-même avant la personne elle-même. Dandelion n’est pas une exception, elle appartient bien à une lignée de ballades sentimentales partagées. Mais ce n’est pas l’approche la plus fréquente dans le R&B et dans l’expression amoureuse masculine où la déclaration d’amour se fait le plus souvent par la projection, l’attente d’un amour sacrificiel, la mise en valeur personnelle ou la possession plutôt que par la liberté, la mémoire et la beauté d’une présence habitée ensemble.

Dandelion retourne le miroir. La chanson célèbre la reconnaissance, le soin quotidien, l’empathie, la patience, la construction commune, la tendresse, ces gestes si précieux dans la vie affective. Tevin Campbell promet à l’être aimé.e la pluie, la rosée du matin, la brise  – « I’ll be the rain that falls upon you… I’ll be the sun that shines so brightly.. I'll be the breeze embracing you ». Si finementil lie l'assurance de l'autonomie individuelle à l'élan du couple. Le parfum de l'alchimie se diffuse dans un sillage qui nous élève en sunshine et rain l'un.e pour l'autre. Réécouter le morceau, souverain dans sa douceur, me fait croire en une déclaration amoureuse qui embrasse le mouvement, le déploiement et le souffle. Au cours de cette traversée, l'amour se dessine comme un horizon irréductible au reflet de l'attraction réciproque. On contemple l’autre comme paysage, comme « champ » plutôt que comme seul écho. Le bridge, coulant sur son tapis harmonique, élève son geste poétique au somment, tout en caresse et en murmures avant de repartir de plus belle : 

Lovely is she

Heaven sent

Beauty far beyond what any eye can see

And now my life is so complete

And I believe you're the air I breathe

The song I sing, my everything”

Que j’aime apprendre des chansons que je chérie ! Je trouve qu’une leçon se joue entre les lignes de Dandelion. Une leçon que j’inscris volontiers dans mon carnet amoureux et féministe, lui a qui changé ma façon d’aimer et  rendu mes désirs plus généreux. Dans notre société structurée par le patriarcat, l’affect est évidemment un terrain où se jouent les rapports de pouvoir. On a souvent dit que l’amour enferme les individus dans des rôles figés (la projection masculine, la dévotion à sens unique, le sacrifice féminin, etc.) et le modèle du « miroir » nourrit bon nombre de mécanismes amoureux. Mais s’il existe des œuvres, des voix, d’autres harmonies pour le cœur capables de nous inspirer un mieux-être amoureux et de façonner une autre façon d’habiter l’intimité, pourquoi ne pas faire un pas vers elles ?  Pourquoi accorder la priorité à un amour qui aime l’image qu’il renvoie plutôt que la personne ? Il est certain qu’il n’est jamais trop tard pour saisir la nécessité de cette bascule.

Dandelion me rappelle que la beauté de l’amour tient aussi à sa faculté de nourrir sans posséder, d’arroser sans contrôler. En clair, laisser la personne aimée exister dans un champ de liberté qui n’exige pas le reflet de soi-même. Une nuance libératrice et salvatrice qui me laisse tout l’espace pour repenser la métaphore du pissenlit avec une pointe d’humour et pour me souvenir que l’amour qui se donne au vent n’est pas moins réel pour autant. (Attention, réflexion en cours de pratique!). Car l’écriture reste elliptique et poétique, on complète l’histoire avec ses propres souvenirs, laissant la voix de Tevin Campbell se détacher comme une main offerte et dissiper la poussière des journées banales. Les dernières notes de la chanson tombent et on retourne dans son jardin secret avec sa personne. Le temps d’un après-midi tranquille, allant et venant avec le soleil.

À William.

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